Depuis l’entrée en vigueur de la nouvelle convention-cadre des taxis avec l’Assurance Maladie, le 1er novembre 2025, une partie de la profession connaît une transformation profonde de son modèle économique.
Nouvelle tarification des transports médicaux, développement du transport partagé, kilomètres à vide moins valorisés, règles territoriales plus strictes : pour certains artisans taxis, la perte de revenus est devenue suffisamment importante pour remettre en question un modèle jusque-là largement fondé sur le transport de patients pris en charge par la CPAM.
Les chiffres de baisse de chiffre d’affaires doivent toutefois être analysés avec prudence. Il n’existe pas de statistique officielle établissant que tous les taxis conventionnés ont perdu 50 % de leurs recettes. En revanche, plusieurs remontées professionnelles relayées au Parlement évoquent des diminutions d’au moins 30 %, parfois 40 %, et jusqu’à 40 à 50 % dans certaines situations.
Le poids du transport médical dans leur activité explique une grande partie du problème.
Selon l’Assurance Maladie, 39 112 taxis étaient conventionnés fin 2024, répartis dans près de 28 000 entreprises. Les dépenses de transport réalisées par les taxis représentaient alors environ 3,07 milliards d’euros, soit 46 % de l’ensemble des dépenses de transport de patients.
Mais surtout, les transports remboursés par l’Assurance Maladie représentent plus de 50 % du chiffre d’affaires des taxis conventionnés en moyenne, avec des situations pouvant atteindre 80 % ou davantage pour certains professionnels.
Une modification relativement importante des conditions de rémunération du transport médical peut donc avoir des conséquences immédiates sur l’équilibre d'une entreprise.
La loi de financement de la Sécurité sociale pour 2025 a modifié le cadre juridique du transport en taxi conventionné. Elle permet notamment à la convention nationale de définir les forfaits, tarifs kilométriques, transports partagés, conditions territoriales de conventionnement et mécanismes destinés à maîtriser les dépenses.
La convention entrée en vigueur le 1er novembre 2025 introduit notamment un forfait de prise en charge de 13 euros incluant les quatre premiers kilomètres, auquel s’ajoute ensuite un tarif kilométrique dépendant du département de rattachement de l’autorisation de stationnement.
En Seine-et-Marne, par exemple, le tarif kilométrique conventionné indiqué par l’annexe nationale est de 0,95 € par kilomètre à partir du cinquième kilomètre parcouru en charge.
Le principe est désormais de valoriser prioritairement le trajet réellement effectué avec le patient. Pour certaines hospitalisations nécessitant un trajet à vide, une majoration de 25 % peut être appliquée lorsque le trajet en charge est inférieur à 50 km et de 50 % lorsqu’il atteint ou dépasse 50 km.
Cette évolution modifie fortement l’équilibre économique des professionnels qui parcourent beaucoup de kilomètres d’approche ou de retour sans patient, notamment dans les territoires ruraux.
Autre changement majeur : le transport partagé devient le mode de référence pour les transports assis lorsque l’état de santé du patient le permet.
Lorsque plusieurs patients sont présents simultanément dans le véhicule, un abattement est appliqué à la facturation de chacun :
| Nombre de patients transportés | Abattement appliqué par patient |
|---|---|
| 2 patients | 23 % |
| 3 patients | 35 % |
| 4 patients ou plus | 37 % |
L’objectif de l’Assurance Maladie est d’optimiser les véhicules et de diminuer le coût global du transport sanitaire. Pour l'entreprise de taxi, le modèle devient cependant plus complexe : il faut coordonner plusieurs patients, leurs rendez-vous, les temps d’attente et les itinéraires tout en préservant la rentabilité de la tournée.
La situation dépend considérablement du territoire et de l’organisation précédente de l’entreprise.
Un taxi dont 20 % du chiffre d’affaires provient du transport médical n’est évidemment pas exposé de la même manière qu’un artisan qui réalise 80 % de son activité avec des patients conventionnés.
Au Sénat, des professionnels de territoires ruraux ont ainsi fait état d’une baisse supérieure à 30 % de leur chiffre d’affaires, notamment en raison des kilomètres d’approche et des retours insuffisamment compensés. Des questions parlementaires ont également relayé des situations dans lesquelles les professionnels redoutaient ou constataient des pertes pouvant atteindre 40 à 50 %. Ces chiffres correspondent à des remontées de terrain et non à une moyenne nationale officielle.
L’Assurance Maladie présente pour sa part une lecture différente : la réforme doit générer environ 150 millions d’euros d’économies sur trois ans dans un secteur dont les dépenses augmentaient d’environ 200 millions d’euros par an. Selon le Gouvernement, l’objectif est donc de ralentir l'augmentation des dépenses plutôt que de diminuer globalement l’enveloppe consacrée aux taxis.
Face à cette situation, certains taxis conventionnés choisissent de diversifier davantage leur activité au lieu de dépendre presque exclusivement du transport sanitaire.
Courses locales, entreprises, hôtels, transferts vers les gares, trajets vers les aéroports, tourisme, déplacements professionnels ou particuliers deviennent alors des relais de croissance.
Cette stratégie est particulièrement intéressante pour un taxi disposant d'une gare très fréquentée dans sa commune ou à proximité.
La gare de Melun illustre parfaitement ce potentiel. Les données issues de la fréquentation SNCF font apparaître environ 17,07 millions de voyageurs en 2024. Le Département de Seine-et-Marne qualifie d'ailleurs la gare de Melun de pôle structurant du sud francilien.
À une autre échelle, Paris-Gare-de-Lyon a accueilli plus de 113 millions de voyageurs SNCF en 2024.
Ces volumes ne signifient évidemment pas qu'un taxi récupérera automatiquement suffisamment de courses pour compenser sa baisse d'activité médicale. Ils montrent cependant qu'une implantation proche d'un important pôle ferroviaire offre un marché potentiel considérable pour développer le transport traditionnel de voyageurs.
La réforme pourrait finalement accélérer une évolution déjà nécessaire pour certains professionnels : ne plus construire toute l'entreprise autour d'une seule source de chiffre d’affaires.
Un taxi capable de combiner :
transport conventionné CPAM ;
clientèle de gare ;
réservations de particuliers ;
clientèle professionnelle ;
transferts vers Paris et les aéroports ;
hôtels et événements ;
courses locales et longue distance,
est moins dépendant d'une modification future des tarifs de l'Assurance Maladie.
Cette diversification est naturellement beaucoup plus accessible dans une ville bénéficiant d'un trafic ferroviaire important comme Melun, dans l'agglomération parisienne ou autour des grandes gares de France. Elle est plus difficile pour les artisans ruraux éloignés des pôles de transport, qui sont justement parmi les plus dépendants du transport sanitaire.
La réforme du transport sanitaire ne signe pas la disparition du taxi conventionné. Celui-ci reste indispensable à l'accès aux soins de millions de patients et l'Assurance Maladie reconnaît elle-même son rôle essentiel dans la chaîne de soins.
Elle provoque en revanche une recomposition économique de la profession.
Les entreprises fortement spécialisées dans le transport sanitaire doivent désormais calculer précisément la rentabilité de chaque type de trajet. Dans certaines zones, maintenir 70 ou 80 % du chiffre d'affaires en transport médical peut devenir beaucoup plus risqué qu'auparavant.
À l'inverse, les taxis bénéficiant d'une gare importante, d'une activité touristique, d'une clientèle professionnelle ou d'un bassin urbain dynamique disposent de davantage de possibilités pour rééquilibrer leur activité.
La question centrale n'est donc plus seulement : « Combien rapporte un taxi conventionné ? », mais plutôt : « Quelle part de son chiffre d'affaires un taxi peut-il encore raisonnablement dépendre du transport conventionné ? »
Pour une partie de la profession, l'avenir pourrait désormais reposer sur un modèle mixte : conserver le transport de patients, indispensable au territoire et générateur d'activité régulière, tout en reconstruisant parallèlement une véritable clientèle de taxi traditionnel.
Dans des villes disposant d'une gare fortement fréquentée comme Melun, cette diversification peut constituer un levier majeur pour amortir les conséquences économiques de la nouvelle réglementation et retrouver un chiffre d'affaires plus équilibré.